2015

En marge du Salon international du dessin, une exposition au Musée des Beaux-arts du Palais Longchamp fait dialoguer des dessins issus des collections des musées de Marseille. Peintre, dessinateur et sculpteur, Gérard Traquandi en est le commissaire invité.

 

Pouvez-vous nous parler de l’origine de cette exposition au Musée des Beaux-arts du Palais Longchamp ?
Il s’agit d’une histoire ancienne, qui remonte aux années 1990, lorsque j’étais enseignant à l’école des beaux-arts de Marseille. La conservatrice du Musée Longchamp m’avait alors sollicité pour concevoir une exposition à partir des collections de dessins du musée. Pour de multiples raisons, ce projet n’a finalement pas vu le jour à l’époque. L’an passé, connaissant mon amour du dessin et ayant eu vent de cette histoire, Martine Robin, directrice de Paréilodie, m’a proposé de réaliser cette exposition parallèlement au Salon du dessin.

Quel est le principe de cette exposition ?
Cette exposition est conçue à partir de deux contraintes. D’une part l’espace qui m’est alloué : il s’agit d’une salle charmante mais assez petite du Musée Longchamp. D’autre part, il s’agit de travailler à partir des collections des musées de Marseille, dont je n’ai pas encore vu l’intégralité. Le Musée Longchamp, le musée Cantini, le musée Grobet-Labadié et le Musée d’art contemporain. L’enjeu n’est pas d’élaborer un discours que je viendrais nourrir par des œuvres, mais d’organiser un ensemble qui se tienne à partir des œuvres qui sont là. L’exposition dépendra des fonds des différents musées de Marseille, en révèlera les forces et les faiblesses. Ce dont je me suis aperçu, c’est qu’au plus on s’approche de l’époque contemporaine, au moins les collections sont riches. Il y a eu des donations importantes pour les XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles, en particulier italiens, qui n’ont pas trouvé leurs équivalents pour l’époque moderne et contemporaine. Aussi, parmi les dessins que je présenterai, seulement deux ou trois seront de l’époque contemporaine.

Quels sont les critères qui président à votre sélection ?
J’ai demandé à ne pas avoir les légendes des œuvres auxquelles j’ai eu accès jusqu’à présent. Ça m’amusait de choisir des dessins uniquement pour ce qu’ils sont, sans nécessairement connaître leur signature. Dans un premier temps, j’ai éliminé la plupart des dessins qui s’approchaient de la peinture. La définition du dessin qui me plait le plus est celle de Walter Benjamin, selon laquelle le dessin est le présupposé du blanc. Selon Benjamin, un dessin qui couvrirait toute la surface du papier cesserait d’être un dessin pour devenir une peinture. Or, parmi les vingt-quatre dessins que j’ai pour l’instant choisis, je me suis aperçu que la plupart sont de l’ordre du tracé. La ligne domine par rapport à ce qui pourrait être la tache, une grande quantité de surface est laissée disponible, vierge, non travaillée. Ces dessins se rapprochent de l’écriture, de l’esquisse. On y sent par ailleurs une sorte de virginité dans le rapport aux choses, de la vitesse et de l’immédiateté. Chacun d’eux témoigne d’une grande maîtrise dans l’occupation de la page, dans la capacité à se mouvoir dans l’espace d’une feuille de papier. Ce qui retient mon attention, c’est la qualité du trait, sa précision, et en même temps sa désinvolture, le fait d’être précis sans être laborieux.

Quel type de regard portez-vous sur le dessin ?
Quand je regarde le dessin des autres, ce que j’aime, c’est sentir une curiosité. Les dessinateurs sont des gens qui veulent savoir, qui ont le besoin de fixer pour savoir à quoi ils ont affaire. Dessiner implique de regarder, de partager, de dire aux autres de regarder. C’est une intimité partagée. Ce n’est pas uniquement une question d’habilité mais de vivacité. Le dessinateur dit habile est au fond assez mauvais, il est narcissique, il se regarde faire. Le bon dessinateur est au contraire très attentif à ce qui l’entoure. En même temps, une représentation en dessin, comme cela est le cas pour toute œuvre d’art, n’est pas une copie ou une simple description. Elle doit autant faire part du médium qui est utilisé que de la chose vue. C’est à la fois ce qui a été vu et une écriture propre. Il doit y avoir une sorte d’ellipse, quelque chose en creux, une absence. Ce que j’aime, ce sont les œuvres qui mettent en crise toute parole.

Quels types de correspondances, d’affinités, de points communs, soulignez-vous entre les œuvres que vous faites dialoguer ?
Je vais chercher des proximités, soit stylistiques soit de l’ordre de l’intention, du projet. Avec le dessin, du fait de son économie de moyen, il est aisé de mettre côte à côté une œuvre du XVIIème siècle et par exemple une œuvre Fontana, parce qu’elles ont été faites avec les mêmes outils. La même opération peut être réalisée avec la peinture, mais cela saute moins aux yeux, il s’agit davantage d’une histoire de codes. La technique a elle-même tellement changée en peinture qu’il y aurait nécessairement confrontation technologique à vouloir faire dialoguer des œuvres séparées par plusieurs siècles.

Qu’attendez-vous de cette mise en regard d’œuvres anciennes, modernes et contemporaines ?
L’exercice consiste à concevoir un parcours qui puisse faire cohabiter dans la même pièce des œuvres d’Artaud, d’Hubert Robert, de Tiepolo ou de Palma. À travers ce parcours, j’aimerais montrer que, depuis la nuit des temps, la ligne a toujours été là, nous a toujours accompagné, bien qu’il n’y ait pas de lignes dans la nature. Ce sont les hommes qui font des lignes. L’idée est de faire aimer le dessin, de donner envie de dessiner ou simplement de regarder des dessins.